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Conserver ou développer en Nouvelle Calédonie

Article : Conserver ou développer. Payant en ligne : http://www.lnc.nc/article/pays/conserver-ou-developper

Les Nouvelles Calédoniennes, 18 juin 2014. Auteur Charlie Réné

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Pew Charitable Trust, poids lourd de la conservation environnementale, s’est récemment installé sur le Caillou. Son objectif : peser dans la gestion du parc marin de la mer de Corail, où l’ONG pourrait échanger avec les partisans de l’exploitation économique.

Dans le bureau du Trianon où l’équipe de deux salariés et un consultant a pris ses quartiers, certains cartons ne sont pas encore déballés. « Pew Charitable Trust », lit-on sur l’enseigne fraîchement posée. Le nom n’évoque pour le moment pas grand-chose aux riverains. Et pourtant, c’est un gros poisson de la lutte environnementale qui vient de s’installer au milieu des eaux calédoniennes. Avec un cap fixe : s’impliquer, et peser, dans la gestion du parc naturel de la mer de Corail, dont la création a été actée, le 23 avril. La tentaculaire organisation non gouvernementale est assise sur 5,6 milliards de dollars d’actifs à travers le monde et un réseau de scientifiques spécialisés dans des domaines aussi variés que la santé, l’éducation, l’art ou l’environnement. Basée aux Etats-Unis, Pew dispose d’un programme visant à créer un réseau de vastes zones marines « hautement protégées » aux quatre coins du globe. Et pour l’organisation, la nouvelle aire marine couvrant l’ensemble de la zone économique exclusive du Caillou a de quoi constituer une pièce maîtresse de cet « Héritage mondial des Océans ».

Partenaire. « Des sites marins où un haut niveau de protection est encore possible, avec un intérêt si évident en terme de biodiversité, cela se compte sur les doigts de la main », explique Christophe Chevillon. Recruté en août 2013, le directeur du bureau local de l’ONG n’est pas un inconnu sur le Caillou. Ancien océanographe de l’IRD, un temps chef de la mer et de la protection du lagon à la province Sud, il a pour objectif de faire de Pew « un partenaire du gouvernement et de l’Etat dans la mise en place et la gestion du parc ». Et de faire siéger l’ONG, aux côtés d’autres organisations locales et internationales, au sein du futur « parlement de la mer » calédonien, le conseil de gestion du parc. De quoi donner du poids à la conservation environnementale. Diversité d’habitats « exceptionnelle », espèces endémiques comme migratrices, présence de gros animaux « emblématiques » en nombre, survie de zones pristines*… Pour l’ancien chercheur, « il y a un faisceau d’intérêts convergents à assurer une protection importante de grandes parties du parc ».

Mines. « Pour le moment, cette aire n’a de protégée que le nom », sourit-il. L’arrêté fondateur du précédent gouvernement, qui reste à concrétiser, entend mettre les acteurs de la mer autour de la table pour décider, consensuellement, de la place à accorder au développement économique et à la conservation. Si la pêche ne représenterait pas en Nouvelle-Calédonie, un « problème majeur » en terme de protection de l’environnement, Pew craint que de potentielles ressources minérales profondes n’aiguisent, à terme, les appétits. Hydrocarbures mais aussi terres rares ou métaux stratégiques… Les cartes jointes au projet listent les zones où la valorisation minière est possible. « Certains partent d’extrapolations pour affirmer la présence de telles ressources, font miroiter des millions de dollars, mais c’est un jeu de dupes, dénonce Christophe Chevillon. Les ressources biologiques, elles, sont bien réelles, et encore dans un état de santé de niveau planétaire. »Les armes sont donc affûtées pour la bataille du zonage. Fort d’une expérience internationale sur des projets comparables, notamment la mer de Corail australienne, Pew a les arguments pour en découdre. « Nous ne sommes pas des ayatollahs qui voudraient mettre toute la ZEE sous cloche, tempère le directeur qui se défend de chercher à prohiber le développement touristique ou les activités traditionnelles, mais les études le prouvent : il faut de vastes zones de conservation pour assurer la santé des océans, et de l’humanité. »

* : vierge de toute conséquence de l’activité humaine


Repères

Les Calédoniens inquiets de rejets de la terre vers la mer
Dans son enquête sur la perception de la santé de la mer, publiée le 8 juin, l’IFOP détaille les résultats des Français ultramarins. On y note un regain de confiance des habitants du Caillou : 34 % des 403 Calédoniens interrogés estiment que la mer est en bonne santé contre 26 % quatre ans auparavant. Néanmoins, l’IFOP identifie une hausse des inquiétudes concernant des rejets de la terre vers la mer, considérés comme une menace majeure par 49 % des sondés. Une proportion bien supérieure à la moyenne des Français, observée quelques semaines après la fuite de l’usine du Sud. Si les aires marines protégées constituent les plus populaires des dispositifs environnementaux chez les Calédoniens, celle du parc de la mer de Corail reste à faire : fin mai, un habitant sur deux n’en avait jamais entendu parler.


Oceania 21
L’établissement du parc marin, et les possibilités de collaboration transfrontalière en terme de protection et de valorisation des océans figureront en bonne place au programme du meeting Oceania 21. Cette deuxième édition aura lieu à Nouméa les 30 juin, 1er et 2 juillet, en présence de Jean-Michel Cousteau, Nicolas Hulot et des représentants d’une quinzaine de pays et territoires du Pacifique. Si les dates sont bien confirmées, le blocage du gouvernement, qui l’organise, inquiète certains participants.

Un "parlement de la mer" à définir

Ce serait la plus vaste aire marine protégée du monde. Avec 1,3 million de kilomètres carrés, deux fois la superficie de la Métropole, le parc de la mer de Corail couvre l’ensemble de la ZEE calédonienne, à l’exclusion du lagon. Créé au terme de l’arrêté du gouvernement du 23 avril, sa gouvernance devrait s’organiser autour d’un conseil de gestion, qualifié par certains de « parlement de la mer » qui définira de manière consensuelle la place de la valorisation économique et de la conservation sur l’aire. Mais la composition de cet organe coprésidé par le haussaire et le président du gouvernement, reste encore à préciser. Il devrait regrouper quatre collèges : institutions, coutumiers, socio-professionnels et société civile. « Il s’agira de définir un plan de gestion équilibré qui trace des voies de développement durable, explique Lionel Garde, chef de l’antenne calédonienne de l’agence des aires marines protégées, et de trouver une ligne médiane entre la conservation d’un environnement exceptionnel et la potentialité en terme de création de richesse. »

Si Pew Charitable Trust, lobby réputé très favorable à la conservation, pourrait siéger dans le collège société civile, comme l’Association de sauvegarde de la nature, WWF, Conservation International, ou l’UFC-Que-choisir, le collège socioprofessionnel rassemblera vraisemblablement des représentants des armateurs, des pêcheurs, des opérateurs touristiques, du transport maritime et du secteur minier Les contours du collège coutumier restent, eux aussi, à définir, et la place accordée à certaines institutions comme la CCI ou la Chambre de métiers est encore en suspens. Un subtil cocktail que devra doser le gouvernement une fois formé, conjointement avec le haussariat.